Boutique scolaire en Haïti! Une violence sur nos enfants! par Jeffney Ferdin

Malgré les efforts herculéens que font les parents haïtiens pour garantir l’instruction de leurs enfants, presque la moitié de la population haïtienne, soit 57% en milieu rural et 40% en moyenne nationale, demeure encore analphabète (Pierre Enocque Francois : 2010.) et la majorité de la population instruite reçoit une éducation au rabais. Cette situation peut être expliquée, en partie, par le manque de souci de l’Etat haïtien pour la scolarité de nos enfants. Ce manque de souci est remarqué dans la façon que l’éducation rurale est organisée et dans le déroulement des projets éducatifs, tel que le Nouveau Secondaire, mis en place pour l’amélioration de l’apprentissage. La négligence de l’Etat pour la scolarisation de nos enfants engendre la popularisation de l’éducation par le secteur privé : une éducation peu supervisée, qui conduit malheureusement au phénomène de boutique scolaire en Haïti. Ce dernier, qui est la personnification de l’éducation en Haïti, est une violence faite sur nos enfants et mérite d’être contrecarré.

En général, l’éducation en Haïti est médiocre. Cette médiocrité ne date pas d’aujourd’hui, car beaucoup des facteurs l’expliquant datent depuis après dix-huit-cent-quatre (1804). A titre d’exemple, depuis la genèse de la nation haïtienne, nous dit Pierre Enocque Francois (2010), l’éducation en Haïti est élitiste. L’élitisme de l’éducation haïtienne peut être analysé sous deux angles:

Premièrement, sur le plan social, l’éducation haïtienne ne fait que former l’élite de la nation. Les gens résidant à la campagne n’ont pas la même chance à la scolarité que les gens vivant en ville. « L’enseignement de qualité se trouve dans les grandes villes et est destiné aux enfants des familles d’une classe sociale bien déterminée : les familles aisées. » (Pierre Enocque Francois : 2010).

Deuxièmement, sur le plan philosophique, le système éducatif haïtien ne fait que préparer des élites. En Haïti, on va à l’école pour devenir « quelque chose » au détriment des autres. On rêve tous de devenir directeurs, des grands journalistes ou politiciens. L’ambition en soit n’est pas un vice, mais le fait de devenir des élites qui méprisent la masse et la laissent vivotant dans la plus dure des indigences n’est pas normale. Jocelyne Trouillot va dans le même sens en écrivant : « Si l’une des assignations de l’école est de préparer des élites indispensables à l’entretien et la promotion permanente de la Culture, une mission corollaire de réparation sociale vise à offrir des chances égales à l’immense majorité des défavorisés qui devront, comme tous les fils d’une même patrie, accéder à une éducation fondamentale intégrale qui permettra à tous de participer valablement à l’enrichissement du Patrimoine Commun. » (2014). Une conclusion évidente de cet extrait est le fait que l’éducation doit préparer des hommes qui reviendront aider la masse défavorisée présentement abandonnée dans des conditions inhumaines, telles que les boutiques scolaires.

Cette anormalité (la création d’une élite égoïste) est normalisée par l’éducation fournie par les institutions congréganistes. Venus historiquement de l’étranger, les congréganistes, qui contrôlent une part importante de l’éducation haïtienne, ne maîtrisant pas les structures sociales et les idéologies du peuple haïtien, ont contribué grandement à créer ses élites. Trouillot (2014) a confirmé que « ces missions religieuses ne comportaient pas d’éléments indigènes. Le blanc, l’étranger dirigeait et exécutait son programme d’enseignement selon des méthodes conçues chez lui et pas nécessairement adaptées à nos élèves. » Devant de tels faits nuisibles, on se demande où est l’Etat ?

Il parait que l’Etat n’est pas vraiment soucieux de la scolarisation de nos enfants. A part des efforts minables, la plupart du temps, destinés à puiser autant d’argent que possible de la communauté internationale, l’Etat ne fait presque rien de concret pour améliorer l’éducation en Haïti. Les dirigeants n’ont pas intérêt à améliorer le système, car leurs enfants étudient dans les meilleures écoles à l’étranger. A part les quelques lycées, mal structurés, sans philosophie ni leadership, éparpillés principalement dans les milieux urbains, l’Etat ne met pas d’autres structures pouvant aider avec la scolarisation de nos enfants. Ces lycées, qui sont l’unique espoir de scolarisation gratuite de la masse, n’est qu’une blague en réalité. Lorsqu’on prend en compte ce qui est réellement l’éducation, ce que l’on trouve dans les lycées n’est que de la démagogie et du blanchiment. Sans les moyens pour fréquenter les écoles congréganistes élitistes ni la possibilité d’intégrer les quelques lycées que l’Etat met à sa disposition, la masse n’a déplorablement qu’un autre choix : envoyer leurs enfants dans des écoles modestes, sans pédagogie, sans instruction, sans leadership ; donc, sans éducation.

Ces véritables boutiques scolaires sont remplies de gens qui ne connaissent rien dans le domaine des sciences éducatives, car elles sont principalement des moyens de survie pour leurs propriétaires.
Les boutiques scolaires, qui desservent principalement la masse, existent sans une philosophie éducative, motivées principalement par le profit. Ce sont des écoles où se trouvent souvent des enseignants non qualifiés et des directeurs sans formation adéquate. Quoique pas mal de théoriciens éducatifs mettent l’emphase sur l’importance de la philosophie dans la conception du curriculum d’une institution éducative, les boutiques scolaires ne prennent pas en compte ces idées scientifiques. Il se peut que les dirigeants n’aient pas vraiment une maitrise adéquate des philosophies éducatives ; donc ils sont incapables d’implanter une bonne philosophie scolaire pour les guider dans l’élaboration des directives et des objectifs scolaires.

D’après les études menées par Odney George Odeus (2004), « 80% des écoles n’ont pas une philosophie définie, et que ce qu’elle appelle philosophie c’est « ce que le ministère de l’éducation nationale attend [d’eux]. » « Une école ne peut fonctionner, continue-t-il, sans une lignée, une marche à suivre, dirait-on une directive qui détermine à chaque point comment elle conçoit et entend procéder. »
A cause de ce manque de philosophie guidant le processus éducatif dans les boutiques scolaires, la distinction entre instruction et éducation n’est pas faite. De ce fait, il est évident que si l’instruction sur la forme de la connaissance la plus rudimentaire est disponible dans ces écoles, c’est loin d’être de l’éducation. Il faut souligner ici avec Pierre Enocque François que « le système scolaire doit remplir trois fonctions principales : une fonction éducative, qui vise à fournir l’ensemble de connaissance que l’enfant doit acquérir ; une fonction de socialisation, qui vise la production des individus adaptés à la société dans laquelle ils vivent ; une fonction de distribution, qui vise la répartition dans les positions sociales. » Lorsque la totalité de ces trois fonctions n’est pas présente, comme c’est le cas dans les boutiques scolaires, on ne peut pas qualifier ce qui se fait comme de l’éducation.
L’éducation, étant la préparation d’une vie, ne vise pas seulement la connaissance ou le contenu, comme les tenants de la philosophie traditionaliste préconisent, mais aussi l’épanouissement intégrale de l’homme.

Visant cette intégralité, l’Etat, à travers le Nouveau Secondaire, a opté pour la philosophie éducative des pragmatistes, à savoir le socioconstructivisme. L’objectif de l’école pragmatiste est d’avoir des étudiants non pas qui mémorisent un contenu, mais plutôt qui apprennent à apprendre, afin qu’ils puissent s’adapter au monde présent et future en perpétuel changement. (George Knight : 2002). Cette philosophie éducative, comme a bien remarqué quelques leaders haïtiens contemporains, est capable de développer holistiquement l’élève haïtien. Cependant, cela se produira si et seulement si ces directives sont mises en pratiques dans des écoles ayant les personnes compétentes nécessaires. Malheureusement, la majorité de nos écoles, étant des boutiques scolaires visant principalement le profit, n’embauchaient pas d’enseignants compétents.

L’épanouissement de l’homme ne saurait être pris en compte lorsque seulement le profit est visé. Le métier de l’éducateur ne conduit pas vers la richesse. Cela est historiquement palpable, car l’histoire nous laisse peu d’exemple d’éducateurs qui ont fini par devenir millionnaires. L’école, au contraire, est l’endroit où l’on prépare les hommes et les femmes qu’on aimerait voir dans la société. Le processus éducatif de nos enfants est une mission noble, définit par une philosophie spécifique, qui doit être entrepris pas des hommes et des femmes compétents. Puisque dans les boutiques scolaires la compétence est rare, on ne peut pas vraiment dire sans hésiter que la majorité des gens pouvant lire en Haïti sont éduqués. On peut seulement dire qu’ils ont acheté un minimum de connaissance de la part des gens majoritairement incompétents, dans des boutiques scolaires, qui ne se souciaient pas vraiment de leur éducation. De ce fait, l’éducation, dans toute son intégralité, leur est inconnue, car ils sont victimes des boutiques scolaires avec un minimum d’instruction, dépourvues de science et d’éducation.

L’élève haïtien est la principale victime des boutiques scolaires. Il a reçu une scolarité au rabais. Dans son passage à l’école, il ne s’est pas familiarisé avec les connaissances récentes indispensables à la préparation de l’avenir. Il n’a connu que des enseignants médiocres sans sciences. On les appelle souvent « pwofesè ti kaye ». Ces professeurs ne maîtrisent pas suffisamment la matière. Conséquemment, ils ne peuvent pas innover. Les méthodes pédagogiques traditionnelles qu’ils utilisent ne changent pas. Parfois, ces professeurs, magistro-centriques, prétendent chacun être le seul détenteur de la connaissance : une connaissance qu’ils n’ont même pas ! Or, aujourd’hui la philosophie prédominante préconise une éducation centrée autour de l’enfant. En plus, l’école doit être non seulement le lieu de l’acquisition de la connaissance, mais aussi un lieu favorisant la déconstruction de la connaissance et la reconstruction de la connaissance. Mais quelle connaissance peut-on construire lorsqu’on est bloqué dans le premier stade de la taxonomie de Bloom ?
Victime de ce blocage, nos enfants ne font, évidemment, que mémoriser des faits arriérés, sans pouvoir les comprendre et les analyser et sans pouvoir construire leurs propres interprétations.

Le pitoyable état de l’enseignement et de l’apprentissage se trouvant dans les boutiques scolaires est une violation de nos droits et des droits de nos enfants. « La loi de 1843, celle de 1849 et la constitution de 1867 réaffirment toutes la nécessité par l’Etat de garantir le droit à l’éducation. » (Trouillot : 2014) La constitution de 1987 est clair dans l’article 32 que l’éducation est un droit garantit à tous. En plus, beaucoup de traités internationaux font de l’éducation une obligation. Mais dans ces boutiques scolaires, ces obligations ne sont pas respectées. Dans ces boutiques, seulement l’enrichissement des propriétaires des boutiques existe; l’éducation est absente.

Cette condition a de graves répercussions sur nos enfants et sur notre capacité de jouir d’une mobilité sociale. Trouillot (2014) nous confie que « Le système éducatif haïtien offre [historiquement] une très faible possibilité de mobilité sociale intergénérationnelle pour les familles démunies. » Faute d’une bonne scolarisation, nos enfants ne peuvent pas entrer dans les universités publiques ; rarement réussissent-ils à prendre quelques places. Fautes de connaissance et de science, nous sommes incapables de transformer notre société. De ce fait, nous continuons à croupir dans la pire des misères. Parfois nous réclamons des emplois en disant : « Je suis philosophe, mais je peux pas trouver du travail. » Cependant, si nous sommes sincères, nous nous demandons quels genres de travail peut-on faire après avoir passé sept ans dans ces boutiques. Nous sommes victimes et condamnés à vivre dans la misère parce que ces boutiques scolaires, que le destin nous a léguées par le testament de la pauvreté, nous ont condamnés sans merci à cet état malheureux.

Puisque la majorité des écoles que fréquentent nos enfants sont des boutiques scolaires, la violence scolaire est très répandue en Haïti. Ces boutiques scolaires, conçues principalement pour le profit, sont remplis de soi-disant éducateurs qui ne savent rien dans le métier. Conséquemment, ils ne peuvent donner qu’une éducation au rabais à nos enfants. C’est une éducation sans connaissance ni science. Les enseignants et directeurs dans ces écoles n’ont ni la formation adéquate ni la volonté nécessaire pour produire des citoyens pour l’amélioration de la société, comme veut la philosophie humaniste et socioconstructiviste que l’Etat haïtien essaie d’intégrer par le biais du Nouveau Secondaire. En plus, nous sommes méfiants vis-à-vis de nos dirigeants qui ne disent rien sur ces problèmes, mais présentent constamment de nouveaux projets éducatifs à la communauté internationale en vue de remplir leurs poches. Il y a aussi le fait que nos leaders ne témoignent aucune confiance dans le système scolaire, car leurs enfants étudient majoritairement à l’étranger.

Face à telle situation, l’Etat doit dire son mot. L’Etat doit agir vite, sinon ces boutiques scolaires réussiront à tenir la nation haïtienne dans la misère avec sa mainmise sur l’éducation d’une grande part de la population. Si l’éducation de nos enfants, de nos frères et de nos sœurs est vraiment importante pour nos dirigeants, qu’ils mettent à notre disposition de meilleures écoles ! S’il n’agit pas, nous craignons que nos enfants seront éternellement condamnés à vivre sans espoir, dans la misère sans rivale que les boutiques scolaires semblent les condamner.

4 thoughts on “Boutique scolaire en Haïti! Une violence sur nos enfants! par Jeffney Ferdin

  • February 6, 2017 at 2:46 pm
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    C’est bien que vous voyez ce problème. On ne doit pas attendre que ce soit le gouvernement qui ” doit dire son mot”, car ce dernier devient plus corrompu de jour en jour. Nous sommes l’État et la responsabilité d’apporter un changement est à nous aussi.

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  • February 7, 2017 at 12:46 pm
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    J’ai le plaisir de saluer le courage de Jeff,mon pote , pour cette publication affichée!
    Je voudrais , par dessus tout , ajouter que l’éducation en Haïti est faite de certaines conditions insatisfaisantes au sein des communautés rurales !
    J’ai plein de choses à dire ! Mais je n’ai pas toujours le plaisir de parler sans être prêt à passer à l’action !

    Toutes mes félicitations ,Jeff!
    Tiens ferme!!!

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  • April 22, 2017 at 4:34 pm
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    Je te remercie Mr. Jeffney FERDIN pour ce texte qui a nouveau suscite le d’apporter un changement bien que ce sera pas facile.

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  • April 22, 2017 at 6:02 pm
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    Super génial Jeff. J’aime tes pensées, mais que tu fasses en sorte de commencer par les transformer en petites actions de ta propre manière.

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