La critique de la tenue de la première dame ou la volonté d’être esclave

par Marc Donald Orphée

Hier, Jovenel MOISE a prêté serment comme le nouveau titulaire du palais national. Ce faisant, il est devenu le 58 ème président d’Haïti. Pourtant, dans les médias et sur l’Internet, Jovenel MOISE s’est vu voler la vedette par sa femme. On ne s’accentue pas sur les dires du président, en lesquels on a pu déceler des veilleités de dictature. La critique a plutôt ereinté l’épouse du président , Martine Moise, pour sa tenue . Si pour certains c’est un faux débat, je crois qu’il est expressif d’une réalité historique haïtienne. En Haïti, tous les gens n’ont pas les mêmes droits de s’habiller selon qu’on est noir ou mûlatre.
D’abord on reproche à l’épouse du président d’avoir porté une robe trop vive . Donc, pour ceux là qui critiquent la tenue de l’épouse du président, Elle devait porter une robe de couleur sombre. Et comme élément de justification, on n’a cessé de montrer les tenues d’autres épouses de président pour juger celle de madame Jovenel MOISE. C’est – à – dire qu’on ne reproche pas à l’épouse du président de s’être mal habillée en soi, mais en fonction du modèle de l’autre. Comme pour dire qu’il y a un modèle hégémonique de s’habiller. Tout se mesure en Haïti à l’aune du regard de l’autre.

Laênec Hurbon, dans son livre titré ” Le barbare imaginaire ” a visité de manière savante le problème. Dans une immersion historique remontant à l’Europe du XVIe, l’auteur a essayé de comprendre pourquoi Haïti a produit des zombis. Selon l’auteur, le regard de l’autre obnubile notre imaginaire collectif . Dans la mesure où l’haïtien , se croyant barbare , cherche à s’identifier à un civilisé qui n’est autre que le blanc. Sur ce point, même l’épouse du président est tombée dans ce fossé en s’habillant à l’occidental. Et ce faisant, elle n’a fait que rejeter les valeurs culturelles de son pays. Elle aurait pu s’habiller à l’haïtienne. La logique qu’on ne peut pas s’habiller par rapport à soi même conditionne notre goût de beauté. Le blanc est civilisé , le noir est barbare correspond à un rejet identitaire engendré par les clichés du colonialisme.
L’autre critique qu’on adresse à l’épouse du président , c’est d’avoir des cheveux crépus. Donc, pour être épouse de président, il faut, selon la critique, avoir de longs cheveux . Ce réflexe est aussi symptomatique d’une certaine réalité historique liée à l’esclavage. En général, les longs cheveux appartiennent aux mûlatresses. Dans cette dynamique d’amalgames et de confusion, une mûlatresse serait plus apte à devenir épouse de président. Ce cliché est historique. Voilà pourquoi la majorité des femmes des présidents haïtiens sont des mûlatresses. Ce clivage déconcertant a conduit à deux phénomènes: Le refus d’être noir ou le phénomène de la ” Doucomanisation ” et au ” Pouvoir de la couleur ” des mûlatresses. Ce qui fait que quand une mûlatresse s’habille de manière étrange elle est acceptée , et quand c’est une negresse elle fait l’objet de pas mal de critiques acerbes.
Ce parallélisme noir – mûlatre correspond aussi à l’idéologie dominante des pays occidentaux . Laênec Hubon dans son livre Comprendre Haïti a repris une suggestion de Beaucoup Ardouin dans son livre ” Études sur l’histoire d’Haïti “: Seuls les mûlatres peuvent garantir la democratie”. Donc, le mûlatre, selon l’auteur, est un civilisé et le noir ( en termes de la couleur de la peau), un barbare. Du bon usage de la pensée de l’auteur, ce dualisme a conduit à la création de deux grands partis politiques sur une base d’idéologie de couleur : Noiriste et mûlatriste: Le parti libéral et le parti national.

Ce cliché selon lequel le mûlatre est un privilégié a coupé même le rapport inter -haïtien. Dans beaucoup de familles haïtiennes, celui ou celle qui a la peau claire est mieux traitée que celui ou celle qui la peau noire. C’est pourquoi on utilise des brûlures pour se faire changer de la couleur de la peau en Haïti avec une rage obsessionnelle. Même dans des institutions publiques ou privées du pays, la personne ayant la peau claire est mieux traitée. Il faut donc comprendre les critiques qu’on adresse à l’épouse du président Jovenel MOISE dans cette dynamique.
Par ailleurs, je constate qu’il y a une surabondance d’attention accordée à l’épouse du président au point de vue protocolaire . Est ce que l’épouse du président est figurée dans le rang protocolaire ? Quelle règle de droit justifie son existence ?

La femme du président est une personne privée . Car, elle n’occupe pas de fonction publique . Son statut n’est pas défini par les lois de la république . Son statut est plutôt dans les usages . Je ne comprend pas pour pourquoi on accorde une si grande importance à la femme d’un président en Haïti.
Cependant, le débat que vient de soulever la tenue de la femme du président doit être compris comme une perspective de vouloir être esclave, en se cramponnant aux vieux clichés historiques façonnés par le colonialisme . C’est quand même étonnant, qu’après deux siècle d’indépendance, que des haïtiens ne soient pas encore decolonisés, que le regard de l’autre conditionne encore ses actions.
James Marc Donald ORPHÉE

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