“Nous sommes tous créolophones!” par Willy Joseph

En Ayiti, depuis la période postcoloniale, le français jouit le statut de langue privilégiée. Langue de prestige, elle demeure la langue de l’administration qui favorise une distanciation sociale. Selon certains, une personne qui prend parole en public et ne s’exprime pas dans la langue des anciens colons n’a pas de connaissance et de  compétence, et du même coup, fait l’objet de critiques parfois ridicules.




Ces individus veulent toujours garder leur soi-disant position sociale de domination linguistique par rapport à la masse populaire, ils veulent qu’elle ne puisse rien comprendre dans leurs discours souvent truffés de mensonges. Ils ont toujours une attitude de colon qu’ils héritent du système colonial esclavagiste et qu’ils ne sont pas encore prêts à s’en débarrasser. Mais si l’on veut en parvenir réellement, l’on doit obligatoirement entamer la démarche d’une véritable politique linguistique qui nous permettra de sortir de la dynamique exclusive et marginalisée, en ce qui a trait à des milliers de nos compatriotes que l’État haïtien n’a pas assuré leur droit à l’éducation.
Mettons en accusation l’État haïtien et tout le système éducatif ! Quelqu’un qui n’arrive pas à distinguer ” i et u” peut savoir parler le français tout en ayant un problème de diction. Cela dit que ces phonèmes sus-mentionnés n’ont pas été intégrés dans sa mémoire au bon moment dans le processus d’apprentissage du français comme langue étrangère. Généralement, le premier contact de l’enfant haïtien avec le français se fait à l’école et c’est un français impératif, avec des types de phrases tels que: taisez-vous, asseyez-vous, ne faites pas cela, etc. qui ne l’aide pas réellement à   se l’approprier. Parler français est-il assimilable à la connaissance?
La langue est un produit social et culturel, comme outils de communication, de transmission, de connaissance et de savoir, mais  elle n’est pas ni connaissance ni métier, puisque même le dernier fou peut parler une langue. Cette dernière est vraiment inhérente à l’individu, elle n’est pas innée mais plutôt acquise.




Est-ce quelqu’un qui ne maitrisait pas le français  après quatorze(14) ans de scolarisation ne serait pas apte à occuper une fonction publique?
Ou, parler français est-il une  condition sine qua non pour briguer un poste dans l’administration publique ou privée?
Il y a un complexe d’infériorité ou une tendance de subalternisation au regard de l’individu qui s’exprime en créole, idée complètement faussée puisque la connaissance est véhiculable dans n’importe quelle langue.
Si les autorités haïtiennes comprenaient que s’exprimer en créole est un choix sociolinguistique intelligent, elles l’ accorderaient une place de choix et donneraient une perception plus ou moins claire et juste de la langue parlée par toute la population qu’elles dirigent.
D’ailleurs, le créole est la langue que parlent et comprennent tous les haïtiens indistinctement quelque soit son rang social ou la classe à laquelle ils appartiennent.
Si parler français était profession, il n’y aurait absolument pas de chômage en France. Il faut admettre que toutes les lacunes qu’éprouve un élève haïtien à dire clairement ce qu’il pense en français, sont automatiquement liées à notre système éducatif qui produit des illettrés pendant ces vingt dernières années, donc l’école haïtienne est le lieu par excellence de l’illettrisme.
Bien souvent en salle de classe, les enseignants(es) qui dispensent un cours de langue française s’adressent très peu ou rarement aux élèves dans cette langue qu’ils/elles enseignent. Ce qui explique que tenir une conversation en langue française pendant un bon bout de temps par un écolier haïtien sans faire d’alternance codique ou d’interférence, révèle d’un cas rare et exceptionnel.
Ordinairement, il y a deux façons fondamentales pour apprendre une langue.
D’abord, l’on est plongé dans un bain linguistique. C’est-à-dire, l’on est dans un environnement où tout le monde pratique la langue.
Ensuite, l’on peut se rendre à un institut pour acquérir cette langue. D’où les notions  de langue objet et langue outils.
Il est une évidence, sur le plan sociolinguistique et psycholinguistique, il y a un lien étroit entre langue et société et entre langue et pensée. Nous pouvons constater lorsqu’il y a  campagnes électorales, rassemblements populaires, festivités carnavalesques, la langue française est reléguée au second plan et jusqu’à présent, aucun groupe musical haïtien n’a pas encore composé une merengue carnavalesque en langue française. Une haïtienne ou un haïtien peut savoir parler couramment le français mais ne peut pas faire un rêve où elle /il se trouve en situation de s’exprimer en cette langue étrangère.
Ce qui nous met en droit d’affirmer ouvertement que “NOUS SOMMES À L’UNANIMITÉ CRÉOLOPHONES”.




À rappeler que la constitution du 29 Mars 1987 dispose en son article cinq(5) que le français et le créole sont les deux langues officielles de la République.
Cela dit, la constitution haïtienne de 1987 donne au citoyen haïtien le droit de s’exprimer n’importe où sur le territoire national, soit en créole soit en français, et qu’il est libre d’utiliser la langue dans laquelle il se sent plus apte à utiliser. L’on ne construit pas un pays à partir de détails, mais à partir de principes, de lois et le respect à la parole.
Le créole est notre identité, n’ayez pas peur de le parler partout et en tout ce que nous entreprenons.
        Willy JOSEPH

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