Vivre en Haïti : Un exercice nettement difficile

Le 27 mars 2017: il est 10hres du matin. Une étudiante, d’habitude assez joviale, arrive à la faculté perdue dans ses pensées, le regard vide, le visage pâle; à bien la regarder, on dirait qu’elle revenait d’une rencontre avec le diable. En effet, le mot n’est pas fantaisiste, elle y revenait effectivement.




Pour la première fois elle vient de se rendre compte de la facilité avec laquelle on peut perdre sa vie par ici. La voix enrouée, elle nous raconte qu’en venant ici un type l’a abordée, puis comme par magie le bras de ce dernier qui menaçait de mettre soudainement un terme à sa vie, si elle n’avait rien à lui donner, se retrouvait sur ses épaules. Pour l’homme haïtien, exister est périlleux.

Nombre d’entre nous ont vécu une expérience similaire, d’où peut-être notre attitude désinvolte face à ces méfaits. Au fait, un assassinat, un meurtre n’offusquent plus l’haïtien, c’est devenu normal et c’est même l’occasion pour certains de s’improviser réalisateur de télé réalité, c’est-à-dire de filmer une personne entrain de se faire braquer ou tuer. Notre société semble devenir de plus en plus individualiste. Cet état de fait se traduit par ailleurs dans les proverbes que nous utilisons au quotidien et qui intègrent notre imaginaire au fil des jours (nage pou sòti, chak koukouy klere pou je l).

En effet, la société haïtienne est une composite d’individu. Chaque haïtien possède son petit monde, Composé seulement des éléments de sa famille. C’est ce qui explique d’ailleurs le contraste qu’on pourrait relever entre le soin qu’un individu prodigue à son domicile et le traitement qu’il donne à la rue se situant près de sa maison. Sur ce lambeau de terre que nous partageons, vivre est devenu un jeu à qui frôlera la mort de plus près. Je n’ai pas choisi de naître, et je suis assuré de mourir un jour se désole Jean Paul Sartre dans son roman la nausée. Mourir un jour, là n’est pas le problème.

Ce qui dérange c’est la singularité ou du moins les particularités liées au cas Haïti: en sortant d’une banque, après avoir passé plusieurs années à l’extérieur, décidé enfin à rentrer au bercail… Les exemples sont légions et témoignent tous de la banalité de la vie en Haïti. Il n’en demeure pas moins qu’on entende parler des droits de l’homme, en dépit de toute cette pagaille. En Haïti, les mots perdent leurs sens. On ne saurait parler de droits de l’homme, sans une philosophie de l’humain, sans une vision humaniste et humanisante de l’homme.




Dans le préambule de la constitution américaine se trouve ces quelques mots qui traduisent cette vision: «Nous tenons pour évidentes pour elles mêmes les vérités suivantes: Tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Par ailleurs, un questionnement quant à l’existence de ces droits en Haïti s’avérait utile. Il ne serait pas superflu aussi de penser que la fuite massive de nos ressources humaines vers l’extérieur serait la conséquence de l’inexistence d’un cadre favorable à la vie et à la recherche du bonheur. In fine, l’accession à la conscience n’est pas une mince affaire; cela ne se fait pas magiquement et tout en douceur.

En Haïti, nous avons une fausse conscience de nous-mêmes. Pour reprendre les propos de Gary Victor lors d’une édition de «forum libre» dans tout processus mental normal, tout peuple à un pays mythique en tête. Ce pays mythique est le but à atteindre. Et des générations d’hommes et de femme lutteront pour parvenir à cet idéal. Pour nos élites, ce pays mythique est déjà là. Il est dans nos têtes…c’est la perle des Antilles.

C’est la Haïti chérie de nos chansons. Cette fausse conscience nous empêche de nous voir, elle nous obscurcit la réalité. Et pourtant pour sortir de ce bourbier une véritable prise de conscience s’avère nécessaire.




Bronson THEODORE
Étudiant à l’Université d’État d’Haïti
Jeune-Ministre à la protection des droits humains
Responsable au sein de L’Association CINECOLO-HAÏTI

One thought on “Vivre en Haïti : Un exercice nettement difficile

  • August 10, 2017 at 1:12 pm
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    Je suis un français qui ne connaît pas Haïti. Les idées de cet article ne sont peut être pas justes mais en tout cas elles me plaisent ! Bravo Bronson

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